Balzac est un maître dans la création de personnages. Ils sont à la fois singuliers (avec une personnalité propre) et typiques (ils représentent une catégorie sociale). Comprendre les personnages, c'est comprendre la peinture de la société française que livre Balzac. Chaque personnage est un échantillon humain du siècle.
Eugène de Rastignac est le héros du roman. C'est lui qui évolue, c'est à travers ses yeux qu'on découvre Paris. Il est le protagoniste de l'apprentissage.
Jeune homme de 21 ans, originaire d'Angoulême. Petite noblesse de province (« de » Rastignac). Famille honnête mais pauvre. Étudiant en droit à Paris. Idéaliste, ambitieux, mais encore moralement intact.
À la fin du roman, après avoir vu mourir Goriot abandonné, après avoir refusé Vautrin mais profité de Delphine, Rastignac est transformé. Il a compris les lois de Paris. Il défie la ville : « À nous deux maintenant ! » Il choisit l'ambition.
Rastignac apprend de trois figures, qui lui donnent chacune une leçon différente :
❶ Madame de Beauséant — sa cousine, dame du grand monde. Elle lui enseigne le cynisme aristocratique : « Plus vous serez froid à calcul, plus vous irez loin ». Apprentissage élégant du mal.
❷ Vautrin — le bagnard. Il lui propose le crime direct pour réussir. Apprentissage brutal du mal. Rastignac refuse.
❸ Le père Goriot — par sa mort. Il lui montre l'égoïsme féroce de la société, où même les filles abandonnent le père. Apprentissage par l'épreuve du mal.
Au cimetière, Rastignac tire la leçon de ces trois enseignements : la société est dure, je serai dur aussi.
Le père Goriot donne son titre au roman. C'est le personnage tragique. Son drame est au cœur du livre.
Riche vermicellier (commerce de pâtes). A fait fortune pendant la Révolution. Veuf, il aime ses deux filles « jusqu'à la folie ».
Il vend son commerce pour donner d'énormes dots à ses filles. Anastasie épouse le comte de Restaud, Delphine épouse le banquier Nucingen.
Goriot s'installe dans une pension modeste. Il continue à donner aux filles tout ce qu'il a. Elles l'éloignent quand elles entrent dans le monde.
Au début du roman, Goriot est dans la chambre la plus pauvre de la pension. Il vend ses derniers couverts en argent pour ses filles.
Ruiné, malade, abandonné. Ses filles refusent de venir. Il meurt en délirant. Enterrement misérable.
Balzac appelle Goriot « le Christ de la paternité ». C'est une image puissante. Goriot est crucifié par son amour pour ses filles. Il sacrifie tout — argent, dignité, vie — par amour.
Mais cette comparaison est ambiguë. Le Christ est sacrifié pour racheter l'humanité. Goriot, lui, est sacrifié pour rien — ses filles ne sont pas « sauvées ». Au contraire, elles deviennent égoïstes, ingrates, monstrueuses. Le sacrifice de Goriot est vain et grotesque. Il y a une critique de la passion excessive : aimer trop, c'est aussi dangereux que ne pas aimer.
Vautrin est l'un des plus grands personnages de Balzac. Il apparaît dans plusieurs romans de La Comédie humaine. Son vrai nom est Jacques Collin, surnom « Trompe-la-Mort ». C'est un bagnard évadé qui se cache à la pension Vauquer sous le nom de Vautrin.
Au milieu du roman, Vautrin fait un discours célèbre à Rastignac (parfois étudié comme « Le portrait de la société par Vautrin »). Il lui montre les lois cyniques de la société :
❶ « La fortune est la vertu » — l'argent est tout, la morale rien.
❷ « Il faut vous manger les uns les autres comme des araignées » — la société est une jungle.
❸ « L'honnêteté ne sert à rien » — les honnêtes gens ne réussissent pas.
❹ « Pour réussir, il faut un crime » — il propose le pacte criminel.
Ce discours est terrifiant parce qu'il est en partie vrai. Vautrin n'est pas seulement un méchant — c'est le révélateur lucide du fonctionnement de la société.
Les deux filles de Goriot sont des personnages complexes — pas de simples « méchantes ». Elles incarnent la corruption sociale par l'argent et le mariage.
Drame : son mari la fait prisonnière chez elle, lui interdit de voir Goriot. Quand son père agonise, elle vient une seule fois — pour lui demander encore de l'argent. Elle ne viendra pas le veiller mourant.
Drame : elle aime Rastignac, mais aussi par intérêt (il est jeune, elle s'ennuie). Quand Goriot agonise, elle est à un bal. Elle refuse de venir, prétextant qu'elle est invitée. Elle n'arrivera qu'après la mort.
Balzac ne fait pas d'elles des méchantes simples. Il montre comment elles ont été corrompues par leur ascension sociale :
❶ Goriot leur a donné tout ce qu'elles voulaient dès l'enfance — il les a rendues capricieuses, exigeantes.
❷ Le monde aristocratique où elles sont entrées méprise les origines bourgeoises — elles cachent leur père comme une honte.
❸ Leurs maris les surveillent, les contrôlent, leur interdisent de fréquenter Goriot.
❹ La course à l'argent les rend exigeantes — elles voient Goriot d'abord comme une source de fonds.
Elles sont à la fois bourreaux et victimes. C'est ce qui rend le roman complexe, pas un simple conte moral.
Autour des protagonistes, Balzac peint une galerie de personnages secondaires qui complètent le tableau social :
On peut représenter le roman comme une quête de Rastignac. Ce qu'il cherche : la réussite sociale.
L'ambition + le désir d'aider sa famille restée en province
La réussite sociale et financière à Paris
Rastignac lui-même
Mme de Beauséant, Vautrin (refusé), Delphine, Goriot (par son drame)
Eugène de Rastignac
Les codes aristocratiques, l'argent qui manque, sa propre morale (au début)
Au départ, Rastignac veut réussir tout en restant honnête et tout en aidant sa famille. À la fin, il n'a plus les mêmes valeurs. La quête a transformé le sujet : il a sacrifié sa morale pour l'efficacité sociale. Le « héros » n'est plus moralement supérieur — il est devenu « comme les autres ». L'apprentissage est en réalité une corruption.
Provincial naïf devenu arriviste cynique. Apprend de trois maîtres : Beauséant (cynisme aristocratique), Vautrin (cynisme criminel), Goriot (par sa mort).
Le « Christ de la paternité ». Sa passion excessive pour ses filles le détruit. Sacrifice grotesque et tragique.
Bagnard évadé. Sa lucidité cynique est terrifiante parce qu'elle est en partie vraie. Tente Rastignac qui refuse — mais retient la leçon.
Pas de simples méchantes : corrompues par leur ascension sociale. Bourreaux et victimes. Refus catégorique de venir voir leur père agonisant.
Mme Vauquer (petite bourgeoisie), Mme de Beauséant (noblesse en déclin), Bianchon (jeunesse honnête), Nucingen (aristocratie d'argent), Maxime de Trailles (dandy ruineur). Toute la société française est là.
Pour analyser un personnage du Père Goriot :
❶ Identifier le personnage (nom, origine sociale, rôle dans l'œuvre).
❷ Décrire la caractérisation dans l'extrait (description physique, vêtements, manière de parler, actions, pensées).
❸ Donner sa fonction symbolique : qu'est-ce qu'il incarne ? Quelle catégorie sociale représente-t-il ?
❹ Analyser sa relation avec les autres : adjuvant ? opposant ? double ? contraste ?
❺ Conclure sur la thèse balzacienne : que dit ce personnage sur la société de l'époque ?
Phrase-type : « Vautrin apparaît ici comme une figure ambivalente. Balzac le caractérise par [procédé : description physique, paroles cyniques, regards perçants]. Ce personnage incarne [le mal lucide / la critique sociale / le tentateur]. À travers lui, Balzac dénonce [thème]. »
Vocabulaire utile :
• Personnage type = représente une catégorie sociale.
• Personnage individualisé = avec une psychologie propre.
• Caractérisation = directe (le narrateur dit) ou indirecte (par les actions).
• Description physiologique (Balzac y croit) = le visage révèle le caractère.
• Personnage tragique (Goriot), héros d'apprentissage (Rastignac), antagoniste / tentateur (Vautrin).