Dans tout récit, il y a quelqu'un qui voit et quelqu'un qui raconte. La focalisation (ou point de vue) est l'angle par lequel le narrateur nous fait voir l'histoire. Trois grands types de focalisation existent. Les distinguer est essentiel pour analyser un texte.
Le mot vient de focus = foyer (comme dans un appareil photo). La focalisation est l'endroit d'où le narrateur voit ce qu'il raconte. C'est la position de l'œil narratif.
Il faut distinguer deux choses :
❶ Qui parle ? = le narrateur. C'est la voix qui raconte.
❷ Qui voit ? = le focalisateur. C'est le point de vue, l'angle d'observation.
Souvent c'est la même personne, mais pas toujours. Dans Le Père Goriot, le narrateur (Balzac) est extérieur au récit, mais il peut focaliser sur Rastignac : il voit ce que Rastignac voit, ressent ce que Rastignac ressent.
Le narrateur sait tout et voit tout. Il peut entrer dans la tête de tous les personnages, connaître le passé, prévoir le futur, expliquer les causes profondes. Il est « omniscient » (= qui sait tout).
Le lecteur en sait plus que les personnages. Cela crée parfois de l'ironie dramatique (le lecteur sait quelque chose que le personnage ignore). Cela donne aussi un sentiment de maîtrise sur le récit.
Analyse : dans cet incipit de Candide, le narrateur sait tout sur Pangloss : son enseignement, ses croyances, leur ridicule. Le verbe « enseignait » à l'imparfait, l'expression « il prouvait » impliquent une vision surplombante. Le narrateur juge même : le mot inventé « nigologie » (de « nigaud ») est un commentaire ironique du narrateur sur Pangloss.
❶ Verbes de pensée pour plusieurs personnages : « il pensa », « elle se rappela », alors que les personnages sont éloignés.
❷ Anticipations : « ils ne savaient pas que… », « cela mènerait plus tard à… ».
❸ Commentaires généraux : « les hommes en ce temps-là étaient… », « la société de la Restauration aimait… ».
❹ Connaissance des causes profondes : « si elle agit ainsi, c'est parce que… ».
Le narrateur ne voit que ce que voit un personnage particulier. On entre dans sa tête, on partage ses émotions, ses pensées, ses surprises. L'horizon est limité à celui du personnage.
Le lecteur s'identifie au personnage. Il découvre l'histoire en même temps que lui. Cela crée une complicité forte et permet au lecteur de vivre les émotions du personnage.
Analyse : ici, le narrateur focalise sur Rastignac. On découvre l'hôtel et la vicomtesse par les yeux du jeune provincial. Le mot « pour la première fois », l'effet d'« impression », le fait qu'il soit « rendu muet » — tout est vécu de l'intérieur de Rastignac. Le lecteur partage son éblouissement.
❶ Verbes de perception : « il vit », « elle entendit », « il sentit ».
❷ Verbes de pensée pour un seul personnage : « il pensa », « il se demanda ».
❸ Discours intérieur : on entend les pensées du personnage en direct.
❹ Description orientée : on voit ce que voit le personnage, on s'arrête sur ce qui le frappe.
❺ Émotions partagées : la peur, la joie, la colère du personnage colorent le récit.
Le narrateur ne voit que l'extérieur : les apparences, les gestes, les paroles. Il n'entre dans la tête de personne. C'est comme si une caméra filmait la scène de l'extérieur.
Le lecteur en sait moins que les personnages eux-mêmes. Il doit deviner les motivations à partir des comportements. Cela crée du mystère, du suspense, parfois de l'étrangeté.
Plus rare que les deux autres. On la trouve dans :
❶ Les romans policiers : on suit l'enquêteur sans entrer dans la tête du criminel.
❷ Les nouvelles fantastiques : pour maintenir le mystère.
❸ Les débuts de roman : pour présenter un personnage comme une énigme.
Dans le Père Goriot, l'arrivée de Vautrin à la pension est en partie en focalisation externe : on le voit, on l'entend, mais on ne sait pas qu'il est en réalité Jacques Collin. Le mystère est entretenu jusqu'à son arrestation.
Le narrateur sait plus que les personnages.
« Narrateur omniscient »
Le narrateur sait autant qu'un personnage.
« Vue à travers un personnage »
Le narrateur sait moins que les personnages.
« Vue extérieure »
Focalisation zéro = narrateur > personnage (le narrateur en sait plus).
Focalisation interne = narrateur = personnage (le narrateur sait autant).
Focalisation externe = narrateur < personnage (le narrateur en sait moins).
L'angle par lequel le narrateur nous fait voir l'histoire. « Qui voit ? » (à distinguer de « qui parle ? »).
Focalisation zéro (narrateur omniscient) / interne (à travers un personnage) / externe (caméra extérieure).
Zéro = vue panoramique, ironie possible. Interne = identification, partage des émotions. Externe = mystère, suspense.
Verbes de perception (focalisation interne), connaissance des pensées de plusieurs personnages (focalisation zéro), seulement les apparences (focalisation externe).
Pour identifier la focalisation dans un extrait :
❶ Demandez-vous : qui voit ? Le narrateur seul ? Un personnage ? Une caméra ?
❷ Cherchez les indices : verbes de perception (« vit », « entendit », « sentit ») = focalisation interne. Verbes de pensée pour plusieurs personnages = focalisation zéro. Aucune intériorité = focalisation externe.
❸ Justifiez votre réponse par une citation précise du texte.
❹ Donnez l'effet : « cette focalisation [interne] permet au lecteur de [partager les émotions de Rastignac] ».
Phrase-type : « Dans cet extrait, le narrateur adopte une focalisation [zéro / interne / externe]. On le voit notamment à travers [indice : verbe, expression]. Cet effet permet de [créer l'ironie / l'identification / le mystère]. »
Vocabulaire utile : narrateur, focalisateur, point de vue, omniscient, focalisation zéro / interne / externe, vision avec / par derrière / du dehors, intériorité, ironie dramatique.
Attention au sujet de l'examen : les questions du Bac libre évitent souvent le mot « focalisation » et préfèrent demander « qui voit dans cet extrait ? » ou « quel est le point de vue ? ». Mais sachez l'analyser car les capacités d'analyse sont évaluées.