Roman réaliste (1835) — Portrait de Victorine Taillefer — Durée : 2 heures — Note : 20 points
Heureuse, elle eût été ravissante : le bonheur est la poésie des femmes, comme la toilette en est le fard. Si la joie d'un bal eût reflété ses teintes rosées sur ce visage pâle ; si les douceurs d'une vie élégante eussent rempli, eussent vermillonné ces joues déjà légèrement creusées ; si l'amour eût ranimé ces yeux tristes, Victorine aurait pu lutter avec les plus belles jeunes filles. Il lui manquait ce qui crée une seconde fois la femme, les chiffons et les billets doux. Son histoire eût fourni le sujet d'un livre. Son père croyait avoir des raisons pour ne pas la reconnaître, refusait de la garder près de lui, ne lui accordait que six cents francs par an, et avait dénaturé sa fortune, afin de pouvoir la transmettre en entier à son fils.
Parente éloignée de la mère de Victorine, qui jadis était venue mourir de désespoir chez elle, madame Couture prenait soin de l'orpheline comme de son enfant. Malheureusement la veuve du Commissaire-Ordonnateur des armées de la République ne possédait rien au monde que son douaire et sa pension ; elle pouvait laisser un jour cette pauvre fille, sans expérience et sans ressources, à la merci du monde. La bonne femme menait Victorine à la messe tous les dimanches, à confesse tous les quinze jours, afin d'en faire à tout hasard une fille pieuse. Elle avait raison. Les sentiments religieux offraient un avenir à cet enfant désavoué, qui aimait son père, qui tous les ans s'acheminait chez lui pour y apporter le pardon de sa mère ; mais qui, tous les ans, se cognait contre la porte de la maison paternelle, inexorablement fermée. Son frère, son unique médiateur, n'était pas venu la voir une seule fois en quatre ans, et ne lui envoyait aucun secours. Elle suppliait Dieu de dessiller les yeux de son père, d'attendrir le cœur de son frère, et priait pour eux sans les accuser. Madame Couture et madame Vauquer ne trouvaient pas assez de mots dans le dictionnaire des injures pour qualifier cette conduite barbare. Quand elles maudissaient ce millionnaire infâme, Victorine faisait entendre de douces paroles, semblables au chant du ramier blessé, dont le cri de douleur exprime encore l'amour.
— Honoré de Balzac, Le Père Goriot (1835)
CORRIGÉ
| Titre | Auteur | Genre | Siècle |
|---|---|---|---|
| Le Père Goriot | Honoré de Balzac | Roman réaliste | XIXe siècle (1835) |
a) Au début de l'œuvre. b) Au milieu de l'œuvre. c) Vers la fin de l'œuvre.
CORRIGÉ
La bonne réponse est : a) Au début de l'œuvre.
Le passage appartient au long incipit du roman, où le narrateur présente les pensionnaires de la pension Vauquer. Le portrait de Victorine Taillefer fait partie de cette galerie initiale.
CORRIGÉ
Le pronom « elle » renvoie à Victorine Taillefer, jeune pensionnaire de la maison Vauquer, fille reniée d'un père millionnaire (Monsieur Taillefer).
CORRIGÉ
C'est madame Couture, parente éloignée de la mère de Victorine, qui a pris soin d'elle.
Les circonstances sont tragiques : la mère de Victorine, désespérée d'avoir été désavouée par son mari, « était venue mourir de désespoir » chez madame Couture. Cette dernière, veuve sans grands moyens, recueillit alors la petite orpheline « comme son enfant ».
CORRIGÉ
On peut aussi citer : « Les sentiments religieux offraient un avenir à cet enfant désavoué ».
CORRIGÉ
Non, malgré leur rejet, Victorine ne cesse pas d'aimer son père ni son frère.
Loin de leur en vouloir, elle prie même pour eux : c'est le signe d'un amour filial inconditionnel.
CORRIGÉ
Quatre mots au choix parmi : messe, confesse, pieuse, sentiments religieux, Dieu, pardon, priait, suppliait.
Ce champ lexical traduit l'éducation chrétienne stricte que reçoit la jeune fille et le refuge spirituel qu'elle trouve face au rejet familial.
CORRIGÉ
Il s'agit d'une comparaison.
Les « douces paroles » de Victorine (comparé) sont mises en parallèle avec « le chant du ramier blessé » (comparant) à l'aide du mot-outil « semblables ».
Cette image suggère à la fois la douceur, la plainte et la souffrance silencieuse du personnage, qui aime malgré sa blessure.
CORRIGÉ
Non, je n'approuve absolument pas leur comportement.
Renier une fille, lui refuser l'héritage et l'amour familial est une attitude cruelle, injuste et inhumaine. Victorine n'est responsable de rien ; elle subit une condamnation sans cause. Le frère, qui aurait pu jouer le rôle de médiateur, choisit lui aussi le silence et l'indifférence en quatre ans : c'est une trahison du lien fraternel. De tels comportements montrent que l'amour de l'argent peut étouffer les sentiments les plus naturels.
CORRIGÉ
Oui, Balzac propose une critique sévère de la société française du XIXe siècle.
Dans le passage, le sort de Victorine dénonce une société où l'argent et l'héritage priment sur les liens du sang : un père peut désavouer sa propre fille pour transmettre toute sa fortune à son fils unique. Dans toute l'œuvre, ce thème est central : le père Goriot meurt seul et misérable parce que ses deux filles le rejettent dès qu'il ne peut plus les enrichir ; Rastignac découvre que pour réussir à Paris, il faut sacrifier ses scrupules. La pension Vauquer elle-même est une image en miniature de cette société dure où chacun se débat dans la misère ou l'ambition.
Balzac peint ainsi une société dominée par l'argent, l'égoïsme et l'arrivisme, où les valeurs humaines sont écrasées.
Victorine a été désavouée par son père et ignorée par son frère ; dans toute l'œuvre, le père Goriot a été rejeté par ses filles. Croyez-vous en la force des liens parentaux pour tisser des relations fortes entre les membres de la famille et de la société ? Dans une production écrite argumentée et avec des exemples à l'appui, développez votre réflexion en vous référant à votre expérience personnelle, à votre entourage et à vos lectures.
• Introduction : la famille comme première cellule sociale ; mais les exemples de Balzac montrent que ces liens peuvent se briser.
• Thèse : oui, les liens parentaux restent une force (sang, soutien dans l'épreuve, transmission, exemples marocains).
• Antithèse : mais ils peuvent se déliter (argent, conflits, individualisme, exil).
• Conclusion : les liens du sang sont précieux mais ne suffisent pas seuls ; il faut les entretenir.
[Introduction] « On ne choisit pas sa famille », dit-on souvent. Pourtant, c'est elle qui nous accueille à la naissance, qui nous élève, qui souvent nous accompagne jusqu'à la mort. Dans Le Père Goriot, Balzac montre cependant des liens parentaux brisés : Victorine rejetée par son père, Goriot abandonné par ses filles. Peut-on encore croire en la force des liens du sang pour unir la famille et la société ?
D'abord, la famille reste le premier cercle d'amour et de protection. C'est dans ses bras que l'on apprend à parler, à marcher, à aimer ; ce sont les parents qui veillent quand l'enfant est malade, qui se sacrifient pour offrir une éducation. Au Maroc, la famille reste un véritable refuge : autour de la table du ftour pendant le Ramadan, lors des fêtes religieuses ou d'un mariage, plusieurs générations se soutiennent.
Cependant, ces liens ne sont pas indestructibles. L'argent peut les ronger, comme chez Balzac : les filles de Goriot, devenues riches grâce aux sacrifices de leur père, finissent par avoir honte de lui. Dans nos sociétés modernes, on assiste à des conflits d'héritage qui déchirent des fratries entières, à des parents âgés placés dans des hospices. L'individualisme, le rythme effréné de la vie urbaine et les tensions financières affaiblissent l'amour familial.
[Conclusion] Je crois que les liens parentaux sont une force réelle, mais qu'ils ne sont pas magiques. Le sang ne suffit pas : il faut le nourrir par le respect mutuel, le dialogue, la justice entre frères et sœurs, et la tendresse envers les parents. Quand ces conditions sont réunies, la famille devient ce qu'elle doit être : un refuge contre la dureté du monde et la première école d'humanité pour la société tout entière.
Ce sujet teste deux compétences clés : ① l'identification du champ lexical (Q7) — quatre mots de la même famille sémantique, sans confondre avec le champ sémantique ; ② la lecture transversale de l'œuvre (Q10) — il faut savoir relier le passage étudié à la thématique générale du roman et au projet de l'auteur. Pour la production, n'oublie pas que le sujet demande une réflexion nuancée : la famille est précieuse mais fragile.