Extrait du chapitre III — Durée : 3 heures — Note : 20 points
Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.
— Voltaire, Candide, chapitre III (1759)
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Cet extrait est tiré de Candide ou l'Optimisme, conte philosophique de Voltaire, publié en 1759. Il appartient au XVIIIe siècle, le siècle des Lumières.
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Ce passage se situe au chapitre III, juste après que Candide a été chassé du château et enrôlé de force dans l'armée bulgare. Il assiste à sa première bataille contre les Abares.
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Les termes mélioratifs sont : « beau », « leste », « brillant », « bien ordonné ». Ils sont accumulés (gradation) pour décrire les deux armées. Cette description élogieuse contraste violemment avec ce qui suit (le carnage). Cet effet de décalage annonce l'ironie du passage : Voltaire feint d'admirer pour mieux dénoncer.
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L'expression « boucherie héroïque » est un oxymore (figure d'opposition qui rapproche deux mots de sens contraire). « Boucherie » évoque la mort, la cruauté, l'animal ; « héroïque » évoque la noblesse, la gloire. Le rapprochement crée un choc qui révèle l'absurdité de la guerre : ce qu'on appelle « héroïsme » n'est qu'un massacre.
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Les chiffres relevés : « six mille », « neuf à dix mille », « quelques milliers », « une trentaine de mille ». Ces chiffres énormes ont une fonction d'accumulation : ils quantifient l'horreur, la rendent concrète, et amplifient la dénonciation de la guerre par leur seule masse.
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Voltaire les qualifie de « coquins qui infectaient la surface » du monde. Le ton est ironique et sarcastique : feignant de partager le mépris des puissants pour les soldats du peuple, Voltaire dénonce en réalité le mépris des hommes de pouvoir pour la chair humaine. Les soldats sont traités comme des parasites.
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« Tremblait comme un philosophe » est une comparaison qui crée un effet d'humour. Le verbe « trembler » est physique, instinctif ; le mot « philosophe » est intellectuel. Voltaire se moque gentiment de Candide, élève de Pangloss, qui se voit déjà philosophe alors qu'il tremble de peur. C'est aussi une attaque contre les philosophes prétentieux.
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La tonalité dominante est l'ironie, mêlée à la satire et à la polémique. Ironie car Voltaire dit le contraire de ce qu'il pense (« rien n'était si beau » pour décrire un carnage). Satire car il ridiculise les armées et leur faste pompeux. Polémique car il attaque avec virulence l'institution même de la guerre. Cette pluralité de registres est l'arme préférée de Voltaire.
CORRIGÉ
Voltaire dénonce l'absurdité et la cruauté de la guerre, présentée comme un spectacle « beau » alors qu'elle est un massacre. Il dénonce aussi l'hypocrisie des puissants qui glorifient le sacrifice des soldats du peuple.
Voltaire dénonce la guerre dans Candide. Pensez-vous que la littérature soit un moyen efficace pour combattre les injustices et les violences du monde ? Donnez votre avis en l'argumentant et en l'illustrant d'exemples précis tirés des œuvres au programme ou de votre culture personnelle. (Environ 200 mots)
[Introduction] De tout temps, des écrivains ont pris la plume pour dénoncer les injustices et les violences de leur époque. Mais la littérature peut-elle vraiment changer le monde ? Nous montrerons d'abord son pouvoir critique, puis ses limites, avant de conclure sur sa véritable influence.
D'abord, la littérature est une arme puissante de dénonciation. Voltaire, dans Candide, dénonce la guerre comme une « boucherie héroïque » et l'esclavage à travers le nègre de Surinam. Ses ironies ont contribué à éveiller les consciences au XVIIIe siècle.
Cependant, la littérature seule ne suffit pas à transformer la société. Malgré les écrits de Balzac sur la misère parisienne, les inégalités de son temps ont perduré. Les guerres dénoncées par Voltaire n'ont pas cessé.
Néanmoins, la littérature change les esprits, et les esprits changent les sociétés, à long terme. Khaïr-Eddine, en écrivant Il était une fois un vieux couple heureux, sauve une mémoire culturelle qui aurait pu disparaître. Sans la littérature, nous serions plus pauvres face à l'oubli.
[Conclusion] En somme, la littérature ne change pas le monde directement, mais elle arme la pensée et nourrit la conscience. C'est par les livres que se transmet le combat contre l'injustice.
Ce sujet illustre les 3 grands pièges à éviter : ① se contenter de paraphraser sans analyser les figures ; ② oublier les effets sur le lecteur (toujours conclure par « cela produit tel effet ») ; ③ ignorer le sujet de production et raconter l'histoire au lieu de réfléchir au thème. Pour progresser, refais ce sujet dans 2 semaines en ne regardant le corrigé qu'à la fin.