Extrait de Il était une fois un vieux couple heureux — Durée : 3 heures — Note : 20 points
Bouchaïb avait toujours aimé écrire. Dans sa jeunesse, il composait des poèmes en arabe classique, langue qu'il avait apprise à la médersa de Tiznit. Mais aujourd'hui, à l'approche de la vieillesse, il préférait écrire dans sa langue maternelle, le tachelhit, celle de ses ancêtres berbères. Il sentait que cette langue, méprisée par les uns, ignorée par les autres, contenait une sagesse que le monde moderne risquait de perdre. Assis sous le figuier de la cour, il notait les proverbes que sa mère lui avait transmis, les contes que les vieux du village racontaient aux veillées, les chants des femmes au moulin. Sa femme, en silence, lui apportait du thé à la menthe. Elle ne savait pas lire, mais elle savait que ce qu'il faisait là valait plus que tous les biens du monde : il sauvait une mémoire.
— D'après Mohammed Khaïr-Eddine, Il était une fois un vieux couple heureux (1993)
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Cet extrait est tiré du roman Il était une fois un vieux couple heureux de l'écrivain marocain Mohammed Khaïr-Eddine, publié en 1993. C'est un roman du XXe siècle appartenant à la littérature francophone du Maghreb.
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Bouchaïb est le personnage principal du roman. C'est un vieux Berbère qui vit dans un village de l'Anti-Atlas, au sud du Maroc. Il est cultivé, sage, écrivain et poète. Il vit avec sa femme, dans une retraite paisible, après avoir voyagé loin du village dans sa jeunesse.
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Il préfère écrire en tachelhit, sa langue maternelle berbère. Dans sa jeunesse, il écrivait en arabe classique, langue prestigieuse de la médersa. Mais avec l'âge, il revient à la langue de ses ancêtres car il sent qu'elle contient une sagesse menacée d'oubli. Ce choix a une valeur identitaire et militante : il refuse l'effacement de la culture amazighe.
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Les éléments oraux relevés sont : les proverbes (transmis par sa mère), les contes (racontés aux veillées par les vieux), les chants (des femmes au moulin). Ces trois genres représentent les piliers de la tradition orale berbère : la sagesse (proverbes), l'imaginaire (contes), et la musique du quotidien (chants). Bouchaïb les fixe par l'écrit pour les sauver.
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Il s'agit d'un parallélisme (deux structures grammaticales identiques : « méprisée par les uns » / « ignorée par les autres »). Cette figure insiste sur la double menace qui pèse sur la langue berbère : l'hostilité active (mépris) et l'indifférence passive (ignorance). Le rythme binaire amplifie le sentiment d'injustice.
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La femme joue un rôle de présence silencieuse et soutenante. Elle apporte le thé (geste d'hospitalité et de tendresse). Bien qu'analphabète (« elle ne savait pas lire »), elle comprend la valeur de ce que fait son mari. Elle incarne la complicité conjugale silencieuse et le respect populaire pour la culture.
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Le cadre est « la cour, sous le figuier ». Le figuier a une valeur symbolique forte : c'est l'arbre méditerranéen par excellence, l'arbre des sages dans de nombreuses traditions. Il évoque l'enracinement, la longévité et la fertilité intellectuelle. Sous cet arbre, Bouchaïb devient le passeur de mémoire.
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La tonalité dominante est élégiaque et nostalgique, mêlée à une dimension didactique. Élégiaque car le texte célèbre une culture menacée. Nostalgique à travers l'évocation de la mère, des veillées d'autrefois. Didactique car l'auteur cherche à faire comprendre au lecteur la valeur de la mémoire amazighe.
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Khaïr-Eddine défend la thèse que la culture orale berbère est un patrimoine précieux qu'il faut sauver de l'oubli. Il affirme que l'écriture peut devenir l'alliée de l'oralité : en transcrivant proverbes, contes et chants, on les préserve sans les figer. C'est un acte de résistance culturelle.
Bouchaïb consacre sa vieillesse à sauver la mémoire de son village. Pensez-vous qu'il soit important, dans le monde d'aujourd'hui, de préserver les traditions et la mémoire des anciens ? Donnez votre avis en l'argumentant et en l'illustrant d'exemples précis. (Environ 200 mots)
[Introduction] Dans un monde dominé par la modernité et la mondialisation, beaucoup pensent que les traditions sont dépassées. Pourtant, Khaïr-Eddine, dans Il était une fois un vieux couple heureux, montre l'urgence de sauver la mémoire des anciens. Faut-il préserver les traditions ? Nous le pensons, pour trois raisons.
D'abord, les traditions nourrissent l'identité. Sans la langue tachelhit que Bouchaïb transcrit, sans les proverbes de sa mère, des générations entières perdraient leurs racines. On ne sait pas qui l'on est si l'on ne sait pas d'où l'on vient.
Ensuite, les traditions transmettent une sagesse pratique. Les contes des veillées enseignent la patience, la justice, la solidarité — des valeurs que la modernité, parfois pressée, oublie. Mes grands-parents m'ont appris plus par leurs récits que mille manuels.
Cependant, il ne faut pas idéaliser le passé. Certaines traditions oppressent (mariages forcés, inégalités). Préserver ne veut pas dire tout conserver : il faut choisir ce qui élève l'humain.
[Conclusion] En somme, préserver les traditions, c'est tisser un pont entre hier et demain. Bouchaïb a raison : sans mémoire, l'avenir lui-même est menacé.
Ce sujet teste ta capacité à identifier le thème central de l'œuvre (la transmission). Trois pièges fréquents : ① oublier le contexte maghrébin et la dimension berbère ; ② résumer le texte au lieu d'analyser les procédés (figures, tonalités) ; ③ tomber dans la nostalgie pure en production écrite, sans nuance critique. Une bonne réponse défend une thèse argumentée, illustrée d'exemples variés (œuvre + vie personnelle + actualité).